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Voyager En Europe De L’Est

Nous vous proposons de voyager en Europe de l’Est.

Voyager en Europe de l’Est

 « J’ai de la peine à me raconter à moi-même. J’ai un problème personnel, je ne sais pas pourquoi je suis vivant. J’y pense. Et je n’ai pas de réponse. », Bronislaw Geremek

« Je me promène, donc je suis » répondait Gassendi à Descartes, l’invitant à inclure l’imagination dans les facultés de l’esprit. Après une journée de lent vagabondage à travers les villes d’Europe de l’Est, il est difficile de ne pas souscrire à un tel point de vue.

Voyager en Europe de l’Est, c’est d’abord être confronté aux hauteurs silencieuses du souvenir. Cracovie est étonnante, curieuse symbiose de provincialisme et de grandeur. Cette ville conservée pratiquement intacte depuis le Moyen Âge se nourrit du dynamisme de ses nombreux étudiants.

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Le contraste est encore plus saisissant à Varsovie. La grande brèche qui fend sur toute sa hauteur la façade principale du Musée de l’Histoire des Juifs de Pologne récemment ouvert rappelle combien le XXe siècle a été celui de la guerre civile européenne. La capitale polonaise a longtemps fait figure de ville martyre. L’historien médiéviste Bronislaw Geremek exprimait ainsi la curiosité de cheminer dans une ville reconstruite :

« Le quartier que j’habite depuis plus de quarante ans est celui-là même où je suis né et où j’ai passé mes années d’enfance. Et pourtant, c’est aujourd’hui une ville complètement différente de ce qu’elle était alors. Du paysage de mon enfance, il ne reste pratiquement rien. Je me rappelle la Varsovie de mes toutes premières années, avec les enseignes des magasins, sur lesquelles je m’exerçais à lire. Ces enseignes n’existent plus, les maisons non plus, seuls les noms des rues sont restés. (…) En fait, l’univers de mon enfance est celui d’une grande ville que la guerre et l’occupation ont ensuite divisée en moitiés inégales ».

Grâce au dynamisme de l’économie polonaise, Varsovie voit aujourd’hui proliférer les chantiers de construction de gratte-ciels. Il faut donc éviter de traverser l’Europe de l’Est comme un voyageur de la banquette arrière qui regarde le paysage qui défile derrière lui, c’est-à-dire entièrement tourné vers le passé.

Pourtant, on peut partager le regard nostalgique de Geremek sur Vilnius, modèle historique selon lui de coexistence entre « Polonais, Juifs et Lituaniens ». Riga s’inscrit quant à elle dans l’héritage des villes marchandes de la Ligue hanséatique.

Le XXe siècle des idéologies a fait de la Pologne, de la Lituanie et de la Lettonie des pays ballottés par l’histoire, entre nazisme et communisme. Geremek, encore lui, parlait merveilleusement de sa confusion face à une histoire en train de s’écrire :

« J’avais vécu la fin de la guerre dans une petite ville de la région de Kielce. Avec un ami, nous volions dans un magasin de l’armée allemande des armes que nous faisions passer à un groupe de partisans polonais. La Libération est venue, les Allemands sont partis, l’armée russe est arrivée avec dans ses bagages une armée polonaise, mais c’est à peine si je m’en suis rendu compte : je continuais à voler des armes au même magasin, désormais gardé par un soldat revêtu d’un uniforme différent, et à les livrer au même groupe clandestin. »

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« Le Traité de Rome ne s’inscrivait pas dans ma trame d’expérience, dans ma trame d’histoire vécue », Bronislaw Geremek

Voyager en Europe de l’Est, c’est aussi célébrer la réunification européenne du 1er mai 2004, avec l’adhésion à l’Union européenne de dix pays dont huit issus de l’ancien bloc communiste.

Récemment disparu, l’historien Jacques Le Goff rappelait combien il était difficile de franchir le Rideau de fer durant la Guerre froide. Les colloques entre historiens et les conférences à Prague, Moscou ou Varsovie ont permis à Le Goff de régulièrement voyager à l’Est à la fin des années 1950. Il resitue ainsi le rôle du Rideau de fer dans sa vie, au moment d’évoquer la rencontre avec Hanka, une universitaire polonaise qui allait devenir sa femme :

« Toute histoire de l’Europe au XXe siècle doit tenir compte de cette division et des rares moyens dont disposait seulement un petit nombre de personnes de la franchir en quelques occasions. J’ai aujourd’hui l’impression que si c’est notre amour qui nous permit de surmonter cette division, c’est aussi sur fond de réalités européennes faites de liens entre l’Est et l’Ouest que put se faire et vivre notre couple. »

C’est à Geremek que Le Goff confie le soin d’entretenir son amour naissant, contrarié par la Guerre froide. Il fait ainsi offrir un briquet, qu’Hanka conserve jusqu’à sa mort.

Ce n’est qu’ensuite qu’Hanka bénéficie avec d’autres étudiants et chercheurs comme Geremek des porosités dans le Rideau de fer pour aller étudier à Paris, grâce aux accords noués avec la VIe section de l’École pratique des hautes études, qui rayonne alors sur le monde entier en matière de sciences sociales.

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« J’ai passé avec Chopin plus d’heures que je n’en ai passé avec aucun auteur », Gide

Des livres entiers sont consacrés aux relations complexes entre la France et la Pologne. Geremek parlait de rapports pathétiques, entre passions et malentendus, symbolisés par ces deux phrases, à un siècle d’écart :

« L’action se passe en Pologne, c’est-à-dire nulle part », Ubu Roi (1896) d’Alfred Jarry

« La scène se passe en Pologne, c’est-à-dire partout », Dits et écrits (1954-1969) de Michel Foucault

Si l’errance d’un Polonais finit toujours par Paris selon Gombrowicz, c’est par passion que Balzac se décide en 1847 à voyager vers l’Est, pour rejoindre sa maîtresse en Ukraine, Eve Hanska.  Il met un mois à trouver l’argent nécessaire au voyage et à obtenir les lettres d’autorisation pour entrer dans l’Empire russe. Il prend le train pour Bruxelles, puis celui pour Cologne. Il enchaîne ensuite les calèches et les diligences jusqu’à Cracovie. Il s’émerveille de la cathédrale, de ses chapelles et de ses tombeaux.

Balzac évoque ensuite la monotonie des plaines, l’uniformité des villes. C’était déjà le réflexe de Napoléon, traversant le désert des steppes polonaises et s’exclamant : « Enfin, un château ! ». Pourtant le plaisir de voyager en Europe de l’Est tient aussi à celui de contempler les paysages.

Il est temps de regarder vers l’Est.

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